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Traduction-adaptation française de l'original en espéranto d'Ulrich Matthias

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4. L'Église et l'espéranto

4.1. Les débuts au sein du catholicisme


L'histoire du mouvement espérantiste chrétien est presque aussi ancienne que la langue elle-même. Quelques mois à peine après la parution de la première méthode, plusieurs hommes d'Église s'intéressaient à la nouvelle langue, parmi lesquels le Père Antoine Zerr, troisième évêque catholique de l'immense diocèse de Tiraspol, dont le siège était à Saratov.59

Les premiers catholiques très actifs en faveur de l’espéranto furent le Père Alexandras Dambrauskas (ann. 1 b, fich 63), Lituanien, et le Français Louis "De Beaufront" (1855-1935) mentionné au chapitre précédent. Le Père Dambrauskas apprit la parution de la nouvelle langue dès 1887 alors qu'il était étudiant à l'Académie ecclésiastique de Saint-Pétersbourg. Il commanda à Zamenhof la première brochure d'espéranto (40 pages) et se lança avec enthousiasme dans l’étude de la nouvelle langue. Une semaine à peine après avoir commencé, il écrivit sa première carte postale à Zamenhof dans un espéranto impeccable.60

Voici comment il décrit :

≪le chemin par lequel [il était] arrivé à l'idée d'une langue internationale…

…Notre Église catholique est une immense famille (…) Mais dans une famille il doit y avoir aussi une langue compréhensible pour tous. Jusqu'ici dans notre Église il n'existait que le latin, compréhensible pour tous les prêtres catholiques. Mais le latin, étant une langue de prêtres, ne suffit déjà plus actuellement pour toutes les relations (…) Les catholiques laïcs ont à égalité le droit de désirer que le père commun [le Pape] leur parle à eux aussi dans la langue communément compréhensible. Il ne peut donc s'agir du français ou de l'italien, ou d'une autre des langues vivantes [nationales], mais uniquement de la seule langue internationale [vivante].≫61

Il rédigea le premier manuel pour les Lituaniens, publié en 1890 à Tilsit, en Allemagne, d'où on le faisait passer en fraude en Lituanie car, jusqu'à 1904, le gouvernement du tsar interdisait aux Lituaniens d'éditer des livres dans leur langue maternelle. Même Zamenhof qui, à l'âge adulte, à part cinq ans passés à Grodno (1893-1897), a toujours habité Varsovie, russe à l'époque, n'assurait qu’en cachette la vente de cet ouvrage.

≪Pour des raisons que vous connaissez probablement (nos lois interdisent les publications lituaniennes en caractères latins), le livre doit figurer sur la liste des livres interdits avec la mention “ne peut être accepté”≫

écrivit-il au Père Dambrauskas en 1896.62

Dès 1893, le Père Dambrauskas (ann. 1 b, fich 63), commença à composer des poèmes directement en espéranto. On l'appelle “le poète du mouvement espérantiste catholique”. Son Versajxareto "petit recueil de textes en vers" de 1905 est probablement le premier recueil de poèmes originaux publiés dans la langue de Zamenhof.63 Il écrivit également en espéranto deux livrets de mathématiques et un recueil de ses lettres et articles “Petites pensées sur de grandes questions”.64 Pendant cinquante ans, jusqu'à sa mort en 1938, il resta fidèle à l’espéranto, devenant président de l'Association lituanienne d'espéranto tout en étant docteur en théologie, en philosophie, en sciences et en mathématiques, professeur d'université, président de l'Académie catholique des sciences de Lituanie et, à l'exemple du philosophe orthodoxe Soloviev, précurseur du mouvement œcuménique,65 bien qu'il ait été condamné à un exil interne de 1889 à 1895 par le gouvernement tsariste : il avait interdit à des étudiants catholiques d'obéir à l'ordre qui leur avait été donné de fréquenter une église orthodoxe.66

Louis "de Beaufront" a souvent été considéré comme le premier espérantiste français, mais rien ne permet de l'affirmer.67 Il apprit la langue dès 1888 et s'employa activement à la faire connaître. En 1892, il publia un manuel pour Français, puis des recueils d'exercices, des dictionnaires, des grammaires, et des brochures d'information. "Beaufront", dont le véritable nom était Louis Eugène Chevreux,68 aurait étudié la linguistique, la philosophie, voire la théologie69. Il gagna sa vie, entre autres professions, comme précepteur.

En 1893, il écrivit un livret : Langue universelle "Espéranto" : Prières usuelles du matin et du soir et Fragments Bibliques généralement connus, traduits en Espéranto70. Celui-ci, édité grâce à la discrète générosité du comte Jean Chandon de Briailles (le propiétaire des champagnes Moët et Chandon), connut une vaste diffusion. A Smolensk, par exemple, il fut utilisé à l'occasion de l'inauguration d'une église catholique, le 26 octobre 1896, pour la première messe accompagnée de chants en espéranto, comme l'écrira le Père Dambrauskas :

≪Ayant pris du petit recueil de prières compilé par "de Beaufront" ma poésie "Louez Dieu, tous les peuples de la terre", des espérantistes de Smolensk l'avaient mis en musique et l'ont alors chanté en chœur (…) On m'en a informé post factum ["après les faits"]…≫71

En 1898, il édita en français la revue L'Espérantiste, qui, dès l'année suivante, fut accompagnée d'une partie en espéranto. Il veilla à y laisser une discrète place pour les articles des espérantistes catholiques.72 Après avoir collaboré anonymement, sous le couvert d'un pseudonyme, à l'élaboration du projet Ido, "de Beaufront" quitta définitivement le mouvement espérantiste en 1908 et mit toute son énergie au profit de cette nouvelle langue. Le Père Dambrauskas (ann. 1 b, fich 63), et Louis "de Beaufront" restèrent très critiques vis-à-vis des conceptions de Zamenhof en matière de religion. Ce fut l'objet d'un échange avec Zamenhof dans la revue Ruslanda esperantisto ("Espérantiste russe") 73 axé sur l’homaranismo (l) que ce dernier proposait. Prêtre catholique, le Père Dambrauskas préférait, en raison de ses convictions intimes, garder une certaine distance par rapport aux autres confessions et religions comme en atteste sa condamnation à l’exil par les autorités tsaristes, citée plus haut. Il tenait l’homaranismo pour antireligieux, car il mettait certains principes au-dessus de l'enseignement de Jésus-Christ.74 Zamenhof lui rétorqua que l’homaranismo ne pouvait pas détourner quelqu'un de la religion, mais pouvait au contraire rediriger vers Dieu des hommes imprégnés de libre pensée. La lettre ouverte de Zamenhof au Père Dambrauskas dans Ruslanda Esperantisto (xiii), de mai 1906 se terminait comme suit:

≪C'est à vous, Monsieur Dambrauskas, à vous que je sais être un homme sincèrement et profondément religieux, pasteur de Dieu, homme de cœur au dévouement incontestable, c'est à vous que je pose cette question : si vous pouviez vous tourner vers cette grande Force morale, que vous nommez Dieu, et lui demander s'Il préfère que les hommes se trouvent face à un vaste éventail de religions et se détestent les uns les autres parce qu'ils croient tous que seule leur religion est la vraie, ou s'Il préfère que les hommes établissent entre eux un pont, grâce auquel toutes les religions pourraient peu à peu s'unifier, et n'être plus qu'une, qu'ils construisent ensemble des temples où ils pourraient élaborer des idéaux et des comportements communs dans un esprit de fraternité, que répondrait Dieu ? Si vous êtes sûr qu'Il préférerait la première proposition, alors combattez l’homaranismo (l) ; mais si vous pensez qu'Il choisirait la deuxième, alors... gardez-vous bien de combattre à nos côtés (car je conçois que, comme prêtre, vous ne puissiez pas le faire, tout au moins pour le moment), mais au moins, ne vous battez pas contre nous, car en faisant cela, vous vous dresseriez contre le souhait de Celui que vous servez et avez toujours honnêtement et sincèrement servi.≫ 75

Pour sa part, "de Beaufront" critiquait le fait que Zamenhof “espérait naïvement que l’homaranismo (l) donnerait à l'humanité la paix totale et le bonheur”.76 Zamenhof lui répondit :

≪Nous savons bien que l’homaranismo ne transformera pas les hommes en anges comme les espérantistes l'ont toujours su en ce qui concerne l'espéranto. Nous n'espérons pas du tout changer les cœurs des hommes qui ne veulent pas la paix, nous voulons simplement :

a) permettre une justice et une fraternité entre les peuples pour tous ceux qui le désirent et pour qui l'absence d'une langue neutre, d'une base religieuse et morale a empêché toute fraternité réciproque :

b) définir avec précision (et perfectionner par des échanges communs et constants) des principes qui pourraient guider tous ceux qui sentiraient dans leur cœur la nécessité d'une égalité et d'une fraternité, mais qui pèchent constamment contre elles, faute d'une réflexion suffisante et d'un programme défini.≫ 77

L’argumentation sobre de Louis "de Beaufront" réussit à attirer à l’espéranto bon nombre de Français, dont le P. Emile Peltier, curé de la paroisse Sainte-Radegonde près de Tours. En 1901, le P. Peltier commença à apprendre l'espéranto, et l'année suivante, un autre espérantiste, Henri Auroux, lui proposa de créer une association catholique française d’espéranto. Le P. Peltier accepta la proposition. Auroux et lui rédigèrent les statuts et commencèrent à en parler autour d’eux. L’archevêque de Tours, René-François Renou, leur en donna l’autorisation :

≪Vous avez sollicité mon avis à propos d'un projet qui vise à unifier les catholiques de toutes les nations grâce à la langue auxiliaire internationale appelée espéranto. J'approuve très volontiers ce projet qui me semble favoriser la proclamation de l'Évangile et l'unification des peuples.≫ 78















Père Emile Peltier Père Alexandras Dambrauskas Louis "de Beaufront"

Décembre 1902 vit la première tentative de création de l’association Espero Katolika "Espérance catholique" (xiv). Le P. Emile Peltier et Henri Auroux avaient réussi à trouver 80 membres, mais personne, à part eux deux, ne voulait entrer au Conseil d'administration. Cela fit échouer l'inscription en association 1901 auprès de la sous-préfecture. En 1903, le P. Peltier et Henri Auroux décidèrent de renoncer provisoirement à la création d'une association pour fonder une revue qui puisse servir de “lien international entre les catholiques”. Le numéro 1 parut en octobre 1903, sous ce même nom d’Espero Katolika, (après plusieurs numéros du même nom, publiés dans le département de l'Aube comme suppléments de quatre pages en espéranto, de couleur verte).

Auroux prit en charge la rédaction de la revue, le P. Emile Peltier en devint le directeur, et s'occupa de l'aspect administratif et de la publicité. Mais quatre mois plus tard, en février 1904, Auroux démissionna du poste de rédacteur, peut être parce qu’on lui avait reproché ≪de ne pas manier la langue avec toute la correction nécessaire.≫79

A partir de ce moment, le P. Peltier dut se charger de tout le travail, c'est à dire de la rédaction de la revue et de la gestion des abonnements ainsi que de l'information, tout en assurant son ministère sacerdotal. Des problèmes d'argent vinrent s’ajouter à ses préoccupations, car les entrées provenant des 300 abonnements ne suffisaient pas à couvrir les coûts de réalisation, d'impression et d'expédition. De plus, il souffrit de problèmes de santé.

Il n’en continua pas moins à travailler avec optimisme pour ses idéaux. Et une éphémère Societo Espero Katolika (SEK) "Société Espérance catholique" (xv) finit par naître au printemps, avec pour directeur le P. Peltier, pour président le P. Marius Hélie, des Charpennes (quartier de Villeurbanne à la limite de Lyon), et pour vice-président René Lemaire (qui avait été jusqu'en 1902 secrétaire de la "Société pour la propagation de l'Espéranto" et du seul mensuel français, L'Espérantiste).

Le premier UK (fff) en 1905 donna au P. Emile Peltier une nouvelle impulsion, même si l'évêque du lieu lui interdit finalement de prêcher en espéranto80 à la messe, à laquelle assista le Dr Zamenhof. La pensée d'une fraternité non seulement entre les nations, mais aussi entre les religions l'encouragea à l'action œcuménique. En janvier 1906, il publia sa Lettre ouverte à tous les pasteurs chrétiens (Catholiques, Protestants, Orthodoxes russes, grecs, arméniens, etc.).

≪(...) Il me semble que le premier objectif à atteindre est l'unification des religions chrétiennes. Bien des croyances et espérances sont communes à tous les chrétiens. Les divergences qui ont causé les séparations ne portent que sur quelques points, et elles remontent à il y a bien longtemps.

Ne pensez-vous pas que le moment est arrivé d'examiner ces désaccords séculaires dans un esprit de paix, d'unité et de fraternité, avec un esprit dénué des passions de l’époque ? N'est-ce pas étonnant, regrettable, dommageable, que les disciples de celui qui a ordonné : “Aimez-vous les uns les autres”, continuent à se détester pour des désaccords datant de plusieurs siècles ? ≫

Le P. Peltier proposa de créer une union de "tous les pasteurs chrétiens" pratiquant l’espéranto Tuta Kristana Pastraro, pour discuter ensemble de la voie vers une “fraternité universelle”. Les réactions furent en partie positives, mais le plus souvent sceptiques. Il n'est pas difficile d'avoir une conversation amicale entre des prêtres de différentes confessions, disait le P. Requin, prêtre français, encore faudrait-il arriver à : ≪aplanir les querelles dogmatiques≫. Le pasteur anglican John Cyprian Rust partageait l’avis du P. Émile Peltier, mais craignait que le rapprochement des catholiques et des protestants pour un projet commun n'entache la réputation de la langue dans chacune de ces deux Églises. Il est possible que le P. Peltier ait sous-estimé les différences entre les confessions. Bien que ses idées pour les surmonter n'en soient pas moins toujours d'actualité il se limita aussitôt à une "Fraternité Sacerdotale Espérantiste" (seulement catholique), qui sera bientôt fondée, le 15 août 1907 à Cambridge, et dont il sera élu à l'unanimité premier président et Président d'honneur, avec le P. Richardson (Austin François Richardson Taylor) pour secrétaire.

Entre temps le mouvement catholique espérantiste, pour la première fois, avait reçu d'un Pape la Bénédiction apostolique. En audience privée le 2 juin 1906, le P. Luigi Giambene, prêtre de Rome et prélat romain, "Substitut pour les indulgences de la Sacrée Congrégation du Saint-Office" (et secrétaire du Groupe espérantiste de Rome Imperiosa Civitas "Cité dominante", transmit au saint Pape Pie X les premiers exemplaires d’Espero Katolika (n) et du Pregxareto por Katolikoj (xvi) de Louis "de Beaufront". Peu après, le 27 juin, il reçut du Vatican la lettre suivante en italien, dans un style d’époque que nous avons voulu sauvegarder dans son intégrité, signée du Père Giovanni Bressan, également prélat romain :

≪Du Vatican, le 27 juin 1906.

Illustrissime et Révérendissime Monseigneur,

J'ai reçu l'honorable commission de vous faire savoir que le Saint Père a bénignement daigné accepter, avec un plaisir particulier, les exemplaires parus de la Revue Espero Katolika que vous Lui avez humblement offerts au nom de l'Illustre Prêtre Emile Peltier. Que Votre Seigneurerie Illustrissime et Révérendissime veuille bien avoir la complaisance de faire part au Prêtre susnommé, du plaisir du Souverain Pontife et de la Bénédiction Apostolique que Sa Sainteté a accordée, à lui-même et aux rédacteurs de la Revue.

Les instructions reçues ayant été accomplies, j'en viens avec des sentiments de profonde considération à me reconnaître, de Votre Seigneurerie Illustrissime et Révérendissime, un Très Dévoué Serviteur

Giovanni Bressan.

A l'Illustrissime et Révérendissime Monseigneur Luigi Giambene, Rome.≫ 81

Du 28 août au 2 septembre 1906 le deuxième UK (fff) tint ses assises à Genève. Le P. Antonio Guinard, prêtre espagnol, y célébra la messe pendant laquelle le P. Peltier monta en chaire avec grande émotion pour prononcer la première homélie, également en espéranto, avec l’autorisation de Rome et du vicaire général de Genève.

Ce fut le dernier UK (fff) auquel le P. Peltier put participer. Sa maladie82 le gênait de plus en plus. La revue Espero Katolika (n) paraissait souvent avec un grand retard, mais elle paraissait. ≪Ses forces morales et spirituelles, étaient tout simplement énormes, mais malheureusement son corps ne suivait pas≫, écrivit Nico Hoen dans Historio de Internacia Katolika Unuigxo Esperantista "Histoire de l'Union internationale catholique espérantiste"83 :

≪Et ces forces seules, puisées au plus profond de sa foi en Dieu, suffisaient à soutenir l'endurance et le courage admirables du P. Peltier.≫

Ce n’est que lorsque la revue dut cesser de paraître, en août 1908, que des hommes prêts à prendre la relève se firent connaître. Claudius Colas, 24 ans, devint le rédacteur en chef, le P. Austin Richardson, se chargea de l'administration. Espero Katolika parut à nouveau début 1909, avec un article du P. Émile Peltier, désobéissant alors à son médecin qui lui avait ordonné un repos complet. Peu après, le P. Peltier fit un pèlerinage à Lourdes où il demanda à Marie : ≪soit de lui rendre la santé, soit de lui donner la grâce de mourir en ce lieu saint≫. Cette dernière grâce lui fut accordée. Il mourut à 38 ans, à Lourdes, le 17 février 1909.84

≪Il remit la revue qui lui était chère entre nos mains, comme une mère sur le point de mourir confie son enfant à des mains amies≫

écrivit Claudius Colas dans Espero Katolika (n) en mars 1909.

Un peu plus d'un an après la mort du P. Émile Peltier, du 30 mars au 3 avril 1910, eut lieu à l'Institut catholique de Paris le premier Congrès International des Catholiques Espérantistes, auquel participa le P. Alphonse Foucault, évêque de Saint-Dié, et dont le programme reçut l'approbation du cardinal archevêque de Paris, le P. Léon Amette (ann. 1 a, fiche 2). Celui-ci, conformément à l'Indult en latin du 21 mars 1910, reçu du Pape par l'intermédiaire du Père Luigi Giambene, accorda une indulgence plénière à tous ceux qui :

≪visiteront la Basilique du Sacré-Cœur, à Montmartre, le vendredi 1er avril, et y prieront aux intentions du Souverain Pontife. Paris, le 28 mars 1910 signé : + Léon-Adolphe, Archev. de Paris≫.

Voici comment le Père Giambene rendit compte en espéranto de son audience, le jeudi 17 mars 1910 (dans une lettre du 21 mars à Claudius Colas, Secrétaire général du 1er Congrès…) :

≪ (…) Le Saint-Père a écouté très affablement mes explications sur les travaux prévus pour le Congrès, et a montré Son contentement quant au choix des thèmes à traiter, principalement celui de "L'Unité de l'Église". Il a aussi daigné reconnaître l'utilité de l'espéranto pour maintenir l'unité entre les catholiques du monde entier. (…) Le Saint-Père a aussi montré Son approbation [concernant le fait] que le Congrès aura lieu sous la Présidence d'honneur de Mgr le Recteur de l'Université Catholique. Enfin, à ma demande, le Pape a aussi daigné envoyer DE TOUT CŒUR – comme Il a dit – la Bénédiction Apostolique au Comité d'Organisation, à tous les Congressistes, et à leurs travaux.≫

Il s'agissait de la 5e bénédiction apostolique, et le Recteur mentionné dans la lettre était le P. Alfred Baudrillart (ann. 1 a, fiche 4), futur cardinal archevêque de Paris, qui souhaita lui-même la bienvenue aux délégués de dix-sept pays. C’est pendant ce congrès, réunissant près de six cents personnes, que fut fondée l'IKUE (c). Son premier président, le P. Richardson, avait même été élu à l'unanimité dès le mois d'août précédent, au Congrès universel de Barcelone, aussitôt suivi d'un premier petit pélerinage international à Lourdes, le 12 septembre 1909 :

≪A la sortie de la gare l'abbé Patrick Parker [de Wexford, Irlande] déplie un petit fanion espérantiste. Aussitôt quelqu'un s'approche et s'adresse à nous. C'est un jeune et sympathique prêtre de Cognac, l'abbé Sureau (…)

Nous pénétrons difficilement dans la Basilique à cause de la foule. L'intérieur est magnifique et impressionnant. À tous les murs pendent, en signes de pieux remerciement, des drapeaux de tous pays offerts par tant de pèlerinages passés. Est-ce qu'au milieu de ces étandards85 français, belges, brésiliens, espagnols, nous ne pourrons un jour accrocher aussi notre drapeau vert, dont la couleur symbolise l'Espérance, cet indéfectible sentiment de l'humanité, et dont l'étoile, deux mille ans après, montre de nouveau comme celle des Mages le même chemin vers la vraie Fraternité humaine, qui est le but essentiel du christianisme ? Des hommes de tous pays sont venus ici pour prier dans leurs diverses langues. Des catholiques de toutes les parties du monde ne pourront-ils à l'avenir, grâce à notre langue commune et en vrais frères définitivement réconciliés, venir ici pour adresser à Dieu une prière commune d'action de grâce ?

Toutes ces pensées remplissent nos âmes d'émotion (…) et de douces larmes coulent de nos yeux. Ce ne seront pas les seules en ce bienheureux jour. On m'avait dit vrai : "A Lourdes on pleure toujours, et c'est doux ! …"

(…) Si l'on considère les guérisons surnaturelles, constatées scientifiquement (…) on doit sans faute écarter tout doute et s'incliner devant l'infini pouvoir de Dieu. C'est ce que nous faisons devant la grotte (…) Quelquefois un prêtre belge lance une longue supplication au Seigneur Jésus. Nous la traduisons aussitôt en espéranto et l'abbé Parker, touché, laisse échapper un profond gémissement de sa vaste poitrine (…)

Nous, grâce à Dieu, n'avons pas de malades mais, hélas, nous en avions un… Quelqu'un est venu ici cette année, pour demander sa guérison, quelqu'un que nous tous, espérantistes, respections et aimions, et qui est mort à Lourdes même : l'abbé Émile Peltier ! (…) Toutes nos âmes ont aussitôt été saisies par la même pieuse idée : aller sur sa tombe et faire pour lui une prière commune, la première d'un pèlerinage espérantiste ! (…)

Nous nous approchons de la tombe. Je déplie notre petit drapeau de coton et l'étends en silence à même la terre. Nous n'avions rien prévu ou préparé. Seul un intime sentiment commun nous étreint. Nous tombons à genoux et l'abbé Parker dit les prières appropriées. Il ajoute ensuite quelques mots, promettant au cher défunt que son œuvre ne périra pas. A mon tour je m'adresse au fondateur d'Espero Katolika (n), lui assurant que toujours nous nous nous efforcerons de répandre parmi les catholiques l'amour du drapeau vert qu'il a aimé jusqu'à la mort. (…)

Nous nous dirigeons de nouveau vers la Basilique, nous arrêtant à diverses boutiques pour acheter des souvenirs tout en y parlant de la langue internationale. Nous apprenons ainsi qu'il y a à Lourdes un fonctionnaire qui a commencé à parler de l'espéranto. Il avait même offert des manuels à l'une des vendeuses, mais elle en avait bientôt abandonné l'étude par manque d'interlocuteurs. Nous lui assurons qu'un jour viendra où nombreux seront les pélerins espérantistes et lui conseillons de ne pas se décourager (…)

Nous emportons avec nous une inoubliable impression de profonde piété et de touchante fraternité. (…) Déjà l'on sait combien nous "vibrons" d'un seul cœur pendant nos congrès espérantistes. Cette impression fraternelle se trouvait décuplée pendant notre pèlerinage à Lourdes, car régnaient de concert en nos âmes et le sentiment de "Samideanité" espérantiste et celui d'une Foi commune.≫86 [Samidéanité, de l'espéranto samideano "qui partage les mêmes idées"].

L'association s'agrandit dans les années qui suivirent. Chaque année, des congrès de l'IKUE (c) eurent lieu dans des villes différentes. Ainsi, en 1911, ce fut à La Haye, en 1912 à Budapest, en 1913 à Rome où, à l'audience solennelle accordée par Pie X, ≪les musiciens de la garde vaticane jouèrent même (par autorisation spéciale) l'hymne de l'IKUE "Nous voulons Dieu", et où fut choisie comme sa patronne "Notre Dame de l'Espérance≫87.

Chaque année aussi les catholiques organisaient messe et réunions à l'occasion du Congrès universel d'espéranto : à celui de Cracovie en 1912, pour la première fois ce fut un évêque coadjuteur, le P. Bandurski, qui prononça l'homélie en espéranto.88

La revue Espero Katolika (n) paraissait tous les mois en espéranto, et pour les francophones Claudius Colas fonda en avril 1910 L'Espérantiste Catholique illustré : Organe espérantiste mensuel des Cercles, Patronages, Institutions et Associations Catholiques, qui parut jusqu'en 1914.

En août 1914, devait avoir lieu à Lourdes le cinquième congrès de l’IKUE, le P. Schoepfer, évêque de Tarbes et Lourdes, avait accepté d'être Président d'honneur. Il dit à Claudius Colas que les catholiques espérantophones :

≪auront leur place officielle dans les processions solennelles, avec leur drapeau et l'utilisation de l'espéranto dans le chant de cantiques≫89.

Qui plus est, le souhait des pèlerins de 1909 allait se réaliser car la permission avait été accordée

≪de faire graver sur une plaque de marbre qui sera fixée dans la basilique de Lourdes, une inscription en espéranto rappelant ce congrès, et de déposer un drapeau espérantiste parmi les drapeaux et banderolles de toutes les nations qui ornent la basilique≫90

et vingt deux personnes avaient déjà fait des dons dans ce but.

Les préparatifs allaient bon train et dans Espero Katolika étaient parus les noms des 67 premières personnes, d'une douzaine de pays, à s'être inscrites pour ce congrès-pèlerinage qui devait être précédé, le dimanche 2 août, à Paris, d'une grand-messe à Notre-Dame avec prédication en espéranto. Dans le numéro de juillet-août 1914, le P. Patrick Parker, élu président de l'IKUE (c) l'année précédente, annonçait ≪avec un grand plaisir≫ que le Pape avait de nouveau accordé la faveur d'une Bénédiction Apostolique. Mais soudain éclata la première guerre mondiale. Le congrès n'eut pas lieu ; son organisateur, Claudius Colas fut appelé à servir dans l'armée et mourut quelques semaines plus tard, le 11 septembre, à 29 ans, pendant la bataille de la Marne.91



Espero Katolika (n) ne parut plus pendant la guerre, et la plupart des autres activités des espérantistes catholiques furent interrompues. Pour la France on relève cependant l'édition à Paris, en 1915, d'une brochure de 23 pages, Germana milito kaj katolikismo "La guerre allemande et le catholicisme" ; et la persistance à Nice d'un Groupe espérantiste catholique, au moins jusqu'à l'hiver 1915-1916, puisque le numéro de janvier de la revue Esperanto annonçait que celui-ci venait même d'y fonder une bibliothèque en Braille. Nederlanda Katoliko "Le catholique néerlandais" était le seul bulletin catholique en espéranto qui ait continué à paraître durant la guerre, et encore était-ce ≪sous une forme très modeste≫92.
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